Ubu contre CAFCA

Ubu contre CAFCA : la pensée sociale «normale» au temps de la dictature austéritaire
par Le concierge du Musée le dimanche 23 septembre 2012

texte trouvé sur http://blog.europa-museum.org

Le Président du Conseil général du département de l’Ariège a piqué une grosse colère parce qu’un collectif d’usagers du RSA, CAFCA, dénonce comme humiliant et contre-productif les conditions de passage des allocataires en Commission de solidarité territoriale, et l’épée de Damoclès qu’elle fait peser sur des précaires tombés dans les dernières mailles du filet social. Lors d’une conférence de presse, il s’est martialement retranché derrière le respect de la loi et a lourdement insisté sur le « coût » pour les finances départementales, des Ariégeois les plus pauvres. Faisant superbement l’impasse sur les politiques austéritaires et les réformes néolibérales à l’origine de cette situation et renvoyant aux victimes de ces politiques la responsabilité de « s’insérer dans l’emploi durable », alors même que le pays compte désormais plus de 3 millions de chômeurs officiels (avec un taux de 12,1% en Ariège contre 8,4% il y a quatre ans) et que plus de huit millions de personnes vivent sous le seuil de pauvreté.

Monsieur Bonrepaux sait-il seulement qu’il ne fait là que reprendre ce qui tient lieu de pensée sociale au néolibéralisme, s’inscrivant en droite ligne dans les conceptions des dames patronnesses de la Bourgeoisie du XIXè contre laquelle s’est forgée la pensée socialiste, celle qui consiste à trier les bons des mauvais pauvres, en ne se préoccupant nullement des raisons de la pauvreté ? En tous cas son vocabulaire n’en est pas loin : « C’est le Conseil général qui a la charge financière. Nous sommes donc en droit de contrôler et d’exiger des devoirs de la part de nos bénéficiaires » [1]. « Nos bénéficiaires », nos bonnes œuvres ? Et c’est bien ce qui est reproché aux Commissions de solidarité territoriale que de se transformer infailliblement en tribunaux paroissiaux et hauts-lieux de la mauvaise foi structurelle de l’institution. Évaluer les efforts d’ « insertion dans un emploi durable » alors que la destruction et la précarisation de l’emploi battent leur plein en raison de choix économiques et politiques sans cesse renouvelés et aggravés par les majorités successives est en effet aussi ubuesque qu’indigne. De ce point de vue, si les socialistes étaient cohérents, et comme « gouverner, c’est prévoir », notamment les conséquences de ses propres actes gouvernementaux, ils feraient mieux de se préparer à l’explosion du nombre d’allocataires du RSA, de pauvres et de vagabonds que va provoquer la fuite en avant austéritaire. Particulièrement dans les départements ruraux où les citadins paupérisés viennent se réfugier comme en d’autres temps. Il semblerait que M. Bonrepaux ne soit pas au courant de tout cela, qu’il ne suive pas les actualités en Grèce, en Italie, en Espagne, au Portugal… à Bruxelles et à Matignon. Manifestement, il était plus attentif au cadre macro-économique lorsque Nicolas Sarkozy était à l’Élysée :

« Alors que le chômage est toujours au dessus de 10%, comment ramener au travail ceux qui en sont exclus quand la politique de M.Sarkozy et de l’UMP est de dépenser chaque année 3 milliards d’euros pour défiscaliser les heures supplémentaires et inciter ceux qui ont déjà un emploi de travailler davantage! » [2].

Comment s’étonner dès lors que les gens s’organisent pour éviter le pire quand on ne peut plus faire confiance aux responsables politiques pour l’empêcher malgré les changements de majorité ? C’est sans doute aussi cette compréhension directe des choses qui sépare les précaires des « insérés » qui évaluent leurs « efforts » lors de ces commissions d’ « insertion » (vocabulaire ésotérique totalement dépourvu de contenu : ce sont des commissions de « survie sociale » qu’il faudra bientôt créer et ceux que M. Bonrepaux a appellé «Les tricheurs (et ceux) qui se moquent de nous avec des projets ubuesques» seraient certainement d’excellents « formateurs ». Sans compter qu’on reconnaît en général un tricheur au fait qu’il est remarquablement inséré – à la Bernard Tapie par exemple, ou plus encore ces industriels qui dictent désormais la politique budgétaire et sociale – et non en situation de survivre avec des bouts de ficelle 50% en-dessous du seuil de pauvreté.)
La petite messe d’un Président

En d’autres temps, sous la présidence Sarkozy dont il dénonçait le « prêche » sur le RSA durant la «grande messe du 20h», le Pt du Conseil général insistait sur la cause évidente des coûts du RSA pour les départements. Tout simplement que l’État sarkozyste s’en est défaussé sur eux.

Et nous nous permettrons d’ajouter: sans doute avec plusieurs idées derrière la tête :

1) asphyxier les finances des départements tenus à présenter des budgets en équilibre au moment où la commission Balladur œuvrait à leur disparition au profit de la constitution de mégapoles mises en concurrence les unes avec les autres qui rançonneraient les territoires au nom de la compétitivité mondiale ;

2) dresser les contribuables locaux contre les précaires (les immigrés ayant déjà beaucoup servi et cotisant plus qu’ils ne reçoivent) et créer les conditions politiques d’un contrôle social accru à la britannique [3].

En ce qui concerne le 1er point, c’est effectivement réussi. Mais lors de sa « petite messe », Augustin Bonrepaux s’est bien gardé de le rappeler et de réclamer une remise à plat du financement du RSA :« Les budgets sont de plus en plus serrés, nous devons vérifier que ce que nous versons soit bien utilisé. Il n’est pas question de gaspiller les crédits de plus en plus réduits ». Dame ! Tous comme un troupeau de lemmings derrière les politiques austéritaires et l’honneur sera sauf si c’est un président « normal » (appliquant le programme dicté par la bancocratie avec effectivement la normalité d’un robot) qui nous conduit au gouffre ! On ne va pas commencer à mettre des dépenses sur la table alors que le gouvernement met en place un plan d’austérité dont l’amplitude fait de loin pâlir celui concocté naguère par Laurent Fabius et Jacques Delors ! [4] Pourtant, si Augustin Bonrepaux était socialiste, c’est aussi l’augmentation des minima sociaux (et la hausse du SMIC pour les travailleurs pauvres) qu’il devrait réclamer à corps et à cris puisqu’il a la lourde responsabilité d’une politique sociale. En effet, «dans un rapport rendu public (le 5 septembre 2012), le Conseil national des politiques de lutte contre la pauvreté et l’exclusion sociale estime inconcevable, lorsque le contexte économique est difficile, de faire porter sur les plus faibles le poids de l’environnement contraint et de faire payer relativement cher à ces ménages l’accès aux services essentiels et les biens de première nécessité (…) C’est pourquoi le rapport prône une réévaluation des minima sociaux (notamment le RSA) et leur indexation sur le taux de croissance.»[5] Enfin d’un point de vue strictement économique, les 25,9 millions du RSA étant dépensés sur place, il s’agit aussi d’une subvention à l’économie départementale exerçant des effets contra-cycliques (si on peut parler de « cycle » : celui-ci ressemble plus à une spirale descendante.) En attendant bien sûr l’arrivée des investisseurs en Ariège malgré la dissolution du CAPI [6] On peut espérer que les commerçants et les producteurs ariégeois y réfléchissent, incités par M. Bonrepaux à crier haro sur le précaire… avant de mettre la clé sous la porte quand plus personne n’aura un sou à dépenser.

Car concernant le 2ème point c’est exactement la voie dans laquelle M. Bonrepaux lors de sa « petite messe » s’est engagé, ce qui est le jeu le plus malsain du point de vue de la paix sociale que puisse jouer un politicien. M. Bonrepaux le sait, lui qui dénonçait : « Une agitation médiatique et populiste » [7] autour du RSA sous la présidence Sarkozy.

Pas de messe sans magie ! « Quatre bénéficiaires du RSA pour 100 habitants, ça fait beaucoup ! Le 10ème département de France où il y a autant d’allocataires. Il est normal que nous leur demandions de faire un effort en faveur de l’insertion par rapport à ce que nous donnons, et que, s’il n’y a pas cet effort, nous supprimions l’allocation. »

Si « c’est beaucoup », il doit bien y avoir des raisons : nous venons de les résumer. À défaut de pouvoir les traiter, dans un département où le taux de chômage est passé de 8,4 à 12,1% ce qu’oublie de préciser Augustin Bonrepaux (qui traite une variable, le RSA, sans citer la moindre de ses variables explicatives, ce qui relève de la sophistique de bas étage), « le retour à l’emploi » (strictement synonyme d’ « insertion » dans son intervention) paraît aussi invocatoire qu’un Jean-Marc Ayrault ne voyant pas plus de récession venir que la sœur Anne…

La plupart du temps, la tentation de faire disparaître « les bénéficiaires » d’un coup de baguette magique consiste surtout à les faire changer de ligne budgétaire (ce qui s’avérera plus coûteux pour les finances publiques et pas forcément beaucoup plus rémunérateur pour les intéressés… Mais comme l’État participe plus généreusement…)

Évidemment, « nous supprimons l’allocation » est potentiellement une magie plus concluante que ce tour de prestidigitation… comme les radiations à Pôle Emploi nous y ont habitués. Ce qui ne supprime les chômeurs que des statistiques et a donc le mérite politique de les rendre un peu moins visibles (la magie ne peut pas tout!). Par contre, exclus du dernier filet social qu’est le RSA, ils pourraient bien disparaître physiquement cette fois. Le nombre de Grecs privés de tout qui se jettent par la fenêtre tant qu’il leur en reste une ces temps derniers est tout de même assez impressionnant… Il est donc « normal que nous » : voilà enfin une normalité dont on comprend le sens. C’était tout simplement le contraire de son sens commun. CQFD ! (Est-ce qu’on gagne un café-crême supplémentaire par mois comme les smicards ?) Encore un effort, la banalité du mal n’est plus bien loin :

Selon les projections du conseil général, à la fin de l’année, près de huit cents personnes auront été convoquées par la commission de contrôle et 452 décisions de suspension du RSA auront été prises, Ce qui représente 10% des dossiers.

«Nous avons le mauvais rôle, mais je n’entends pas baisser les bras et arrêter de contrôler comment est utilisé l’argent des contribuables» (Augustin Bonrepaux). [8]

À défaut que les allocataires puissent remplir leurs devoirs (à propos l’effort doit-il être proportionné « à ce que nous donnons » et sur quelle base, 2h20 par jour au Smic horaire moins les frais ? Ou bien sur la base d’un Smic de gauche qui permettrait aux travailleurs de vivre?), il est en effet plus aisé de leur supprimer leurs droits, au nom du « respect de la loi ». Mais il y a aussi une hiérarchie des normes et ne conviendrait-on pas par négligence à la Déclaration universelle des Droits de l’Homme qui énonce en son article 25 : « Toute personne a droit à un niveau de vie suffisant pour assurer sa santé, son bien-être et ceux de sa famille, notamment pour l’alimentation, l’habillement, le logement, les soins médicaux ainsi que pour les services sociaux nécessaires » ?
Délégations dans les locaux des commissions de solidarité

La « petite messe » d’Augustin Bonrepaux ne peut que renforcer les inquiétudes légitimes des usagers du RSA dans un contexte politico-économique marqué par les exemples de la Grèce, de l’Italie, du Portugal, de l’Espagne, des évolutions plus anciennes au Royaume-uni et en Allemagne où le glaive de la « loi » a fondu sur les prétendus « deserving poors » faisant exploser les taux de pauvreté et la régression sociale et reculer l’espérance de vie, sur fonds de refus politique des matamores des droits et des devoirs d’affronter la bancocratie qui pille le continent et sape la démocratie parlementaire dont ils tirent leur légitimité. En attendant de nous livrer à une UMP totalement lepénisée.

Et le passage du RMI au RSA, avec une conception de « l’insertion » désormais synonyme d’ « emploi durable » en pleine phase de destruction d’emplois, de flexibilisation et d’explosion du nombre de travailleurs pauvres a quelque chose d’« ubuesque » que décrivent deux chercheurs qui ont travaillé sur le RSA à Paris en ces termes :

«Tout se passe donc comme un jeu de rôles dans un théâtre où l’on obligerait les allocataires à singer la recherche frénétique d’emploi alors qu’il n’y a pas d’emplois… En l’absence d’emplois, la mécanique des droits et devoirs, même mise en œuvre de la façon la plus humaine possible, peut se transformer en instrument de torture morale…» [9]

Dans un tel contexte, les commissions d’ « insertion » (comprenez : dans l’« emploi durable » qui n’existe pas) ne peuvent tourner qu’à la cure des âmes et à terme à la préparation à l’acceptation de conditions d’emploi dégradées et dégradantes. Tel est le projet politique, venu de très loin, qui s’impose désormais à marche forcée. Que des allocataires du RSA en aient pleinement conscience et s’organisent face à ces évolutions déniées mais bien réelles, on devrait plutôt s’en féliciter et tâcher d’apporter des stratégies de réponse à la hauteur d’une situation historique aussi critique. Entendre un élu siégeant dans une commission de solidarité s’étonner d’avoir fait « face à une vingtaine d’individus dont certaines personnes âgées qui ne bénéficient pas du RSA » (selon nos informations, de personnes âgées, il y en avait une seule, et dont les revenus du minimum vieillesse ne sont guère supérieurs au RSA-socle) témoigne pour le moins d’une mauvaise compréhension du mot « solidarité ». Et aucun mot de solidarité lors de la conférence de presse d’A. Bonrepaux en direction des souffrances des précaires… (On chercherait de même en vain la moindre déclaration socialiste au niveau national attestant de la conscience de l’horreur vécue par la population grecque : l’horreur, ce sont les comptes de l’état, point barre.)

En attendant le bâton. Car lorsqu’une journaliste – se fantasmant embedded sur le front de la guerre sociale – fait arrêter un militant sur plainte pour des violences imaginaires ( « à l’image de leur moyen de pression violent », qu’elle ne précise pas, citant pour seules actions la distribution de tracts et un rassemblement de quinze personnes) et proclame, souveraine, que les revendications sont « bien obscures » et les « personnes bien mal intentionnées » [10], outre que sa couverture est un peu juge et partie, il y a encore de quoi s’inquiéter… [11]

Centre d’Economie du Bonheur du Musée de l’Europe
Notes

[1] RSA en Ariège : «6083 bénéficiaires qui ont des droits mais aussi des devoirs »,  »Ariegene news », 18/09/2012. Toutes les citations sont tirées de cet article en l’absence d’autre indication.

[2] Augustin Bonrepaux, cité par La Dépêche du Midi, le 21/06/2011 : RSA, Une agitation médiatique et populiste.

[3] Voir un exemple de produit local non encore acclimaté sous nos latitudes…

[4] Certains Conseils généraux ont attaqué l’Etat concernant ces transferts de compétences non compensés mais ont été déboutés par le Conseil constitutionnel. Le problème subsistant, ce serait donc à l’Etat de décider l’augmentation de ces transferts dans le contexte actuel. Malheureusement, avec l’adoption du Pacte budgétaire par le gouvernement Ayrault, c’est désormais la Commission européenne qui pourra s’y opposer

[5] Libération, 5 septembre 2012.

[6] « CAPI : l’association vote sa dissolution »,  »La Dépêche du Midi », 5/01/2012. Le Musée de l’Europe a cependant connaissance de certaines méthodes tout aussi « ubuesques » mais franchement plus rigolotes pour les faire venir…

[7] La Dépêche du Midi, 21/06/2011

[8]  »A.Bonrepaux : «le respect des règles »», La Dépêche du Midi, 20/09/2012.

[9] « Absurdité », « torture morale », une enquête sur le RSA à Paris.

[10] Lire la version des faits du collectif CAFCA ainsi que ses tracts

[11] « Pamiers: un bien étrange collectif pour de bien obscures motivations »,  »Ariegenews », 13/09/2012,

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